“Bullshit job” : le mal du siècle pour le travail ?

Nous avions déjà évoqué le phénomène du bullshit job dans un précédent article sur le burn-out : la multiplication des postes inutiles, dont le contenu est destiné en priorité à occuper le salarié, qui s’en retrouve totalement déprimé. Retour sur le concept développé par David Graeber, bien plus réaliste qu’il pourrait y paraître.

Que signifie bullshit job ?

Voilà ma proposition de traduction : “boulot à la con”. Bullshit renvoie en anglais à la notion de foutaise, aussi on pourrait expliquer le concept comme celui d’un travail censé être intéressant, mais dont l’intitulé cache en fait un grand vide…

On aurait pu rêver d’une époque où la technologie et la diffusion des savoirs aidant, chacun ait un travail centré sur une production utile, l’humain ou l’avenir. Si l’on en croit l’expérience de nombreux jeunes diplômés travaillant dans le secteur tertiaire, c’est en partie raté : enquêteur réalisant des sondages absurdes, consultant spécialisé vendant de la fumée au travers de PowerPoint nébuleux, « chargé de » dont le travail consiste à être productif 3 heures et à s’ennuyer tout le reste de la journée…

Qu’est-ce qu’un bullshit job ?

Le concept vient d’un article publié par l’anthropologue David Graeber dans Strike Magazine. Professeur à la London School of Economics et figure du mouvement Occupy Wall Street, Graeber dénonce une bureaucratisation de l’économie. Le principe du bullshit job est celui d’un emploi à très faible utilité – voire une utilité nulle. Graeber diagnostique un nombre important de postes superflus dans les organisations, correspondant à des métiers qui n’intéressent pas les salariés qui les occupent, voire les dépriment. Souvent, les tâches associées ne suffisent pas, toujours selon Graeber, à occuper un temps plein. Il explique que les salariés concernés passent une grande partie de leur temps à faire semblant de travailler, à suivre des séminaires de motivation, s’occuper de leur compte Facebook ou encore prévoir leurs futures vacances.

Graeber en conclut que le capitalisme a connu un virage illogique : la multiplication des postes bureaucratiques là où le système aurait normalement dû réduire le nombre d’emplois strictement aux missions utiles. Personnellement, ça m’a rappelé ça :

La théorie de Graeber a été fortement contestée. Le principal argument à opposer à Graeber est que les chaînes de production devenant de plus en plus complexes, de nombreux métiers ne représentent qu’un tout petit maillon de cette chaîne. Généralement, ces maillons correspondent à des intitulés de poste assez obscurs. The Economist a répondu de manière assez étayée à Graeber en faisant valoir que chaque époque avait connu son lot de métiers pénibles et/ou ennuyeux. Ainsi, avant l’informatisation, un certain nombre de tâches administratives devaient être tout sauf passionnantes… Le débat reste ouvert, mais la question du sens au travail devient manifestement de plus en plus prégnante dans les organisations, d’autant plus face à des générations de plus en plus diplômées, et avec de moins en moins de travail gratifiant, voire de travail tout court.

Est-ce que le phénomène est réel ?

La publication de la théorie de Graeber a eu le mérite de jeter un pavé dans la mare. Généralement, ce type d’article à charge provoque aussi des froncements de sourcils : est-il vraiment possible que des entreprises gâchent de l’argent avec des foutaises, et que des salariés (jeunes notamment) perdent leur temps dans des emplois absurdes. Eh bien, plusieurs médias ont recueilli les témoignages de salariés relatant des conditions de travail assez édifiantes et des situations de travail parfois kafkaïennes : tâches inutiles, intitulés prétentieux pour un travail sans réflexion et répétitif, journée de travail bouclée en trois heures et reste du temps occupé à justifier son poste, etc.

Donc non, cela ne semble pas tiré par les cheveux. Je me pose plutôt la question de la nouveauté du phénomène. Est-ce que les boulots des années 60 étaient moins abrutissants ? On peut en tout cas postuler que le chômage de masse et l’augmentation du nombre de diplômés ne laissent pas suffisamment d’emplois gratifiants pour tout le monde. L’automatisation croissante réduit aussi le nombre de boulots « utiles ».

Peut-être, comme le dit The Economist, sommes-nous simplement dans une forme de transition entre des organisations perdant de leur sens et plus de jobs du tout. Pourtant, l’ennui côtoie la surcharge, comme en témoignent les cas de burn-out, bore-out et autres…

Le Burn-out et ses rejetons : bore-out, brown-out et blur-out

Que faire si l’on a un bullshit job ?

La réponse facile est : en changer ! Si vous souffrez à votre poste, vous pouvez occuper ces nombreuses heures d’ennui à revoir votre CV, consulter des offres d’emploi… Dans la pratique, changer peut s’avérer difficile et surtout prendre du temps.

Ce n’est peut-être pas votre entreprise, mais toute la société qui vire à l’absurde. Aussi, commencez par cesser de culpabiliser et essayer de trouver un moyen d’avancer : être assommé par le manque de sens de sa propre fonction et ressasser cette amertume ne peut qu’être destructeur.

En attendant de trouver un meilleur job, voici quelques idées pour se détendre un peu :

En conclusion

Si vous êtes confronté à une perte de sens au travail, ne perdez pas courage. Aussi maigre que soit cette consolation, la recherche de sens demande parfois de passer par des chemins inattendus. Prenez le temps de chercher autre chose, cela vous motivera (et pourra peut-être permettre d’occuper des heures de travail si vous vous retrouvez en sous-charge…).

Et puis, hormis changer de poste, il peut exister d’autres solutions, comme le jobcrafting, le recours à un coaching, ou tout simplement, une discussion avec vos collègues ou votre hiérarchie pour faire évoluer votre poste, l’organisation, développer de nouveaux projets…

Une chose est sûre, si vous êtes concerné, ne restez pas passif et agissez !

 

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